Illustrations : Juliette Lagrange

RÉCIT

Troisième partie : Justice pour la Lavande

 

par Arthur Frayer-Laleix

Retour à Grignan. Face au dérèglement du climat, Maurice Feschet s’est dit qu’il fallait faire quelque chose, sans bien savoir quoi. L’idée de la plainte contre l’Union européenne est venue un soir d’été 2017 à l’heure de l’apéritif.

TERRA INCOGNITA #6  CLIMAT, IL EST TROP TARD POUR NE RIEN FAIRE

Ce jour-là, le voisin et sa femme viennent boire un verre. Il y a un petit vin blanc de pays et des olives sur la table. Au menu du soir, Maurice a prévu des grillades. Lui, Viève et leurs voisins discutent du potager et refont le monde. Et puis, à un moment, le voisin dit :

« On monte une action en justice contre l’Union européenne parce que ses objectifs de lutte contre le réchauffement climatique sont insuffisants. Tu ne veux pas en faire partie, Maurice ? »

Le voisin s’appelle Gerd Winter. C’est un professeur de droit réputé, à la pointe sur les questions environnementales. Il vit à Brême, en Allemagne. Tous les ans, il passe quelques semaines de vacances dans la Drôme. Ce soir-là, son discours est un peu technique mais Gerd prend le temps de répéter : l’UE s’est engagée à baisser, d’ici à 2030, de 40 % ses émissions de gaz à effet de serre par rapport au niveau de 1990.

« Ce n’est pas assez pour garantir les droits fondamentaux à la vie, à la santé, l’activité et la propriété des populations, ou pour atteindre les objectifs fixés par l’accord de Paris sur le climat », dit Gerd qui récite les termes de la plainte.

Il passe du français à l’anglais quand un mot lui échappe. Gerd Winter explique que lui et le réseau Action climat, dont il est membre, cherchent des témoignages de personnes touchées qui accepteraient de déposer une plainte.

Maurice hésite. Ces trucs de militants ne sont dans ses habitudes. Il est agriculteur, pas activiste. L’apéritif se termine. Les semaines et les mois passent. À la maison, Viève lui dit que ce serait bien : « Pense aux petits-enfants », lui répète-t-elle. Maurice finit par céder :

« Si Viève dit qu’il faut y aller, alors j’y vais ! »

Dans son bureau encombré de papiers à trier, il se met à son ordinateur et se plonge dans les comptes de sa ferme.

« Sur les dix dernières années, c’était manifeste que la production avait chuté », raconte-t-il. Il confie les documents à Notre affaire à tous, une des associations qui portent la plainte.

En mai 2018, Maurice Feschet et neuf autres familles ont donc déposé une plainte médiatisée contre l’Union européenne pour « inaction climatique ». Il y a eu des articles dans la presse locale et nationale. Son visage est apparu dans les pages du Monde et du Parisien. Les autres plaignants vivent au Portugal, en Allemagne, en Italie, en Roumanie, au Fidji… Ils constatent tous que la hausse des températures a des conséquences néfastes sur leurs activités : une famille italienne qui emmène les touristes grimper sur les cascades glacées qu’elle a vu reculer de plusieurs dizaines de mètres en quelques années ; au Portugal, un propriétaire forestier a vu tous ses arbres détruits par le feu en 2017… En mai 2019, la justice européenne a rejeté la plainte, contestant l’admissibilité de requêtes individuelles des familles. Ces dernières ont décidé de faire appel devant la Cour européenne de justice. Le 14 mars 2019, une autre requête a été déposée auprès du tribunal administratif, mais contre l’État français. 

 

La nuit est tombée sur la maison de Maurice et de Viève. C’est une bâtisse centenaire aux épais murs de pierre avec un grand salon, une cuisine et beaucoup de chambres. Des années auparavant, l’endroit servait aux poules, aux chèvres et aux cochons. Ce soir, Viève sert des pommes de terre sautées et de la salade verte.

À Grignan, les autres lavandiculteurs ont vu dans la plainte déposée par Maurice un peu de Don Quichotte s’attaquant à ses moulins à vent :

« Ils sont d’accord avec moi sur le fond mais ils disent aussi qu’ils n’ont pas le temps pour ça… Ils me répètent que je ne changerai pas les choses… C’est sûrement vrai. Mais il faut bien agir quand même, non ? » Sur son téléphone, il s’est mis des alertes pour les sujets liés au climat. Viève l’encourage :

« Ce n’est pas quand on est un agriculteur en activité qu’on peut faire ce genre de choses. On n’aurait jamais le temps avec le travail à abattre. »

C’est un fait paradoxal : les agriculteurs, premiers concernés par le réchauffement, ne sont pas les premiers sur la ligne de front. Le nez dans le travail, ils manquent souvent de temps pour tout le reste. L’engagement militant comme les vacances. Dans la boutique de souvenirs de Bleu Provence, on a surpris un couple d’agriculteurs en congés. Ils finissaient de payer leurs emplettes à la caisse. Elle avait des mèches de couleur dans les cheveux. Il portait un débardeur gris qui laissait entrevoir les poils de ses bras.

« Vous êtes dans la région pour encore combien de temps ? », a demandé la vendeuse à la caisse.  « Encore une journée… on repart demain », a répondu la dame aux cheveux colorés. « C’est tellement joli partout, la France… mais on n’a pas le temps de tout voir. On est agriculteurs de métier. »

Au mot « agriculteurs », la vendeuse avait hoché la tête, pleine de commisération. Pendant des années, Maurice et Geneviève n’ont pris que quelques jours de repos tous les ans. Ils partaient le vendredi pour quelques jours au bord de la mer avec les enfants.

« On est allés une fois en Irlande !, dit Viève, Quand on avait encore qu’un garçon. On y est allés en break. On dormait dans la voiture. »

Avec peu ou pas de vacances pour les agriculteurs, la cause écolo… Pourtant, les actions en justice peuvent parfois réussir.

« Regardez le jardinier qui a gagné contre Monsanto, aux États-Unis. C’est formidable, ça ! », dit Maurice.

Le géant de l’agrochimie a été condamné par la justice américaine, en août 2018, à verser 289 millions de dollars à Dewayne Johnson, un jardinier américain, malade d’un cancer à cause de son exposition répétée à des herbicides fabriqués par l’entreprise. 

À la table du repas, Maurice s’excite un peu :

« Et il n’y aurait pas que Monsanto à attaquer… quand on pisse, il y a plus de 100 molécules différentes dans notre urine… Elles viennent d’où si c’est pas de ce que l’on boit et de ce que l’on mange toute la journée ? »

En France, une mère et sa fille, vivant en bordure du périphérique parisien et victimes de problèmes respiratoires, ont assigné l’État pour « carence fautive » en mai 2019. Elles estimaient que ce dernier n’avait pas pris de mesures suffisantes pour lutter contre la pollution entre 2012 et 2016 et que leurs soucis de santé étaient liés. En juin 2019, un tribunal administratif a reconnu « une faute » de l’État français tout en refusant la demande d’indemnisation des deux femmes.

À 23 heures, Maurice baille et regarde l’heure. Autour de nous, la nuit a avalé tout cru le jardin et le potager.

« C’est qu’on n’a pas vu le temps passer à force de discuter. Il est tard, allons nous coucher. »

 

Il est agriculteur, pas activiste.

Dans ce numéro

#6

Nicolas Hulot

“L’État n’a pas le temps de faire émerger un nouveau modèle de société. »

Corinne Lepage

La Justice : une arme décisive au service du climat

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