RESSOURCES HUMAINES

Jonathan Benhamou

« L’entrepreneuriat, c’est le contraire de la liberté »

Article : Laure Coromines

Interview et photo : Valentin Pringuay

TERRA INCOGNITA #01 EN QUÊTE DE SENS

Dans l’ascenseur de l’immeuble du 10e arrondissement de Paris où PeopleDoc a posé ses quartiers, Jonathan Benhamou salue amicalement ses collaborateurs, leur pose des questions et plaisante avec eux. Cet entrepreneur qui a monté sa boîte par goût de la liberté est resté pour l’aventure humaine.

 

Métamorphoses !

Jonathan porte un regard lucide sur son parcours. « Il y a différentes manières d’entreprendre, la nôtre n’a pas été la plus linéaire. » Jonathan s’est lancé dans l’entrepreneuriat en 2007 à la sortie d’HEC, où il rencontre ses futurs associés autour d’une bière. Ils décident de se lancer pour dépoussiérer le marché de la poste : pourquoi ne pas recevoir nos factures de manière électronique plutôt que par courrier ? « On a commencé comme ça, en faisant plein de bêtises… On a divisé le capital en 4, on a pris une coloc. On s’est lancés comme des copains qui veulent fonder une association de foot plutôt qu’une entreprise. » Malgré une levée de fonds de 2 millions d’euros, Jonathan comprend qu’il est nécessaire de pivoter. De 4, ils passent à 2. Jonathan et son partenaire, Clément Buyse, se mettent à cogiter. Ils réalisent qu’il y a un document que tous les Français reçoivent par courrier, c’est leur bulletin de salaire. « C’est comme ça que l’on a migré sans le savoir vers les Ressources humaines. » Petit à petit, le projet s’affine et bascule du B2C vers le B2B. La promesse de la start-up est repensée : digitaliser le back-office RH des grands groupes et PME. De son propre aveu, la start-up a passé beaucoup de temps à se chercher. Pendant 3 ans, les fondateurs n’avaient pas de chiffre d’affaires, pas de produit, pas d’équipe… Ils s’accrochent tout de même et l’avenir semble leur avoir donné raison. Aujourd’hui, PeopleDoc, c’est 200 employés dans 5 pays différents et plus de 700 clients. « On n’en a jamais perdu aucun, c’est l’une de nos fiertés », se réjouit Jonathan.

 

Un alignement complet de soi

Jonathan a voulu diriger sa société pour être libre, mais il s’est vite rendu compte que passé un certain stade de développement, l’argument ne tenait plus. « Pour moi, l’entrepreneuriat est le contraire de la liberté. C’est un alignement complet de soi sur un projet qui, s’il grossit, implique d’autres personnes. De fait, la liberté n’est pas complète. Lorsque 200 employés dépendent de toi, tu ne peux pas claquer ta démission du jour au lendemain ! »
Et Jonathan regarde les choses en face : « On vend des softwares. Sincèrement, le métier qu’on fait ne change pas le monde. »
S’il ne peut pas trouver du sens à son travail à travers les produits qu’il vend, Jonathan doit chercher ses motivations ailleurs. Son associé et lui se retrouvent en perpétuelle quête de sens. Son objectif est finalement simple : faire en sorte que ses employés soient heureux et que cela transparaisse. « C’est le plus beau sens à donner à la boite : des familles heureuses, des gens qui ont le sourire. » Depuis les débuts de PeopleDoc, il a instauré une tradition : chaque salarié reçoit à Noël un cadeau personnalisé. Même si cela devient plus compliqué à 200, cela oblige à connaître tout le monde : « Par exemple, je sais que Selma qui vient d’arriver chez nous écrit des nouvelles et aime jouer à World of Warcraft. »

 

Apprendre tous les jours

Avec l’évolution de sa société, le métier de Jonathan a changé. « J’ai plus un travail de management que de terrain. C’est n’est plus vraiment de l’entrepreneuriat. » Loin de s’en désoler, il s’épanouit dans ce changement, même si la transition a été compliquée et qu’il s’est posé beaucoup de questions. Finalement, il aime les deux : la création et le développement. En recrutant des gens qu’il qualifie de « bien meilleurs que lui », Jonathan apprend beaucoup et se sent très stimulé. Avec son associé, avec qui il travaille depuis plus de 10 ans, ils forment un binôme complémentaire : Jonathan s’occupe de tout ce qui est à l’extérieur de la boîte, Clément de ce qui est à l’intérieur. Tous deux ont fait en sorte de mettre en place une relation de travail très saine, basée sur la transparence et la confiance. Revendre ? Ce n’est pas envisageable pour Jonathan. Il en a pourtant eu l’occasion en 2009, quand La Poste propose 10 millions à son équipe pour acquérir leur structure. « À 26 ans, c’était énorme ! Je ne sais pas ce qui nous est passé par la tête, on a refusé. En fait, on avait l’impression de vivre une aventure extraordinaire et on voulait continuer, aller plus loin. » Jonathan a une vision claire de la direction qu’il veut prendre aujourd’hui : 100 millions de CA dans 3 ans, et pourquoi pas une entrée en Bourse ? Mais pas question de le faire juste pour cocher la case, il s’agit plutôt de se fixer des objectifs excitants et de placer la barre haut.

 

#Génération start-up

« Quand on a commencé en 2007, personne ne voulait être entrepreneur. » Après l’école, ses camarades veulent tous démarrer une carrière chez Goldman Sachs et ne comprennent pas le choix de Jonathan. Il observe que depuis 2013, les envies des jeunes se sont transformées : l’entrepreneuriat apparaît maintenant comme la voie royale. Un peu trop peut-être. « Je pense qu’on idéalise beaucoup l’entrepreneuriat. On parle toujours des mêmes succès, très peu des projets qui s’écroulent. De nombreux jeunes sont starifiés, notamment au moment des levées de fonds, alors que lever des fonds, ce n’est rien ! » Jonathan reste néanmoins convaincu du bien-fondé de la création d’entreprise. Pour lui, la France est l’endroit idéal où lancer sa société : l’impact de la BPI, les banques qui jouent le jeu, les collaborations de plus en plus fertiles entre start-up et grands groupes, l’essor des fonds et la qualité des développeurs. « Il faut y aller ! La France et l’Europe en ont besoin. Et en plus, c’est épanouissant et porteur à titre personnel », exulte-t-il. Mais Jonathan n’ignore pas les failles du système. Dans cet écosystème, la plupart des acteurs sont blancs et issus de grandes écoles. Surtout dans le secteur du SaaS. Après cinq ans aux États-Unis, il a suffisamment de recul pour expliquer : « C’est d’autant plus difficile de casser ce schéma que la France est un pays de relation. Quand je travaillais ici, j’ai fait 800 déjeuners pour décrocher des contrats. Aux États-Unis, pas un seul. » Et si tout était à refaire ? Pendant longtemps, Jonathan était convaincu que la France était l’eldorado ultime. En déménageant, il se rend compte que s’il fait bon y créer une boite, le marché est trop petit pour la développer ensuite. Il conseille à tous ceux qui démarrent un business de le faire au plus tôt avec une ambition internationale. Et de ne pas attendre, de foncer. Pour ne pas passer à côté du monde.

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