MÉDIA

Baptiste Gapenne & William Buzy

La Part du Colibri : quand le journalisme est la solution

Interview et photographies : Valentin Pringuay

Article : Laure Coromines

TERRA INCOGNITA #02 ● ENTREPRENEURS DES MÉDIA

Un jour, dit la légende, un immense feu se déclencha dans la forêt. Horrifiés et impuissants, tous les animaux observèrent le désastre. Seul un petit colibri s’affairait, allant puiser quelques gouttes d’eau avec son bec dans la rivière pour les jeter sur le feu. Agacé, le tatou s’exclama :

« Colibri ! Tu n’es pas fou ? Tu crois que c’est avec ces gouttes d’eau que tu vas éteindre le feu ?

– Peu importe, répondit le colibri, je fais ma part. »

C’est cette légende amérindienne qui a inspiré le nom du média d’impact La part du colibri fondé en 2016 par deux amis journalistes. Si leur objectif est de dénoncer les maux du monde à coup d’investigations rigoureuses, ils souhaitent aussi et surtout transformer l’indignation en action en présentant leurs sujets via le prisme de solutions, pour rappeler que ce n’est pas parce que nos leviers sont limités qu’on ne peut pas agir à notre niveau.

Après avoir passé beaucoup de temps sur le terrain pour le compte de médias traditionnels, William Buzy et Baptiste Gapenne ont été frappés par la vision du public sur leur travail. Pour beaucoup, les médias sont ultra-anxiogènes et ne font que rarement la part belle aux solutions qui existent. Ils réalisent alors un web documentaire pour creuser la question en interrogeant les médias sur leur rôle. Pour beaucoup, ils se limitent à dénoncer. « Cela nous a posé un problème de conscience. Une fois qu’on a dénoncé le problème, on fait quoi derrière ? On laisse les gens face à des difficultés tellement conséquentes qu’ils se sentent démunis, impuissants ? » Pour Baptiste et William, il faut pousser le travail de journaliste plus loin.

 

Naissance de La part du colibri

Les deux amis se rencontrent lors de leurs études en école de journalisme, à l’ESJ. Baptiste rejoint ensuite une boite de prod qui l’envoie couvrir l’Aquitaine en tant que JRI pour BFM TV. Il poursuit ensuite sa carrière à Paris, où son terrain de jeu s’agrandit : il voyage en France et à l’étranger. « J’ai eu finalement la chance de me faire virer. Quand on est dans ce système, on veut y rester, faire toujours plus d’antenne et de reportages, aller toujours plus à l’étranger, et finalement, on n’a pas de vie. » Il passe ensuite un an chez Canal+ à La Nouvelle Édition, où il s’exerce à des reportages plus longs, plus fouillés, préparés sur une semaine. (À titre de comparaison, il produisait par jour entre 1 et 3 reportages chez BFM…) De son côté, William a travaillé en PQR avant l’école tout en planchant en parallèle sur des projets de médias alternatifs. Après ses études, il travaille pour L’Équipe puis sur des reportages. « Mais je me suis vite rendu compte que ce que les médias traditionnels proposaient ne me convenait ni sur le fond ni sur la forme. » Il prend le temps de prendre du recul, écrit quelques livres, réfléchit avec Baptiste. Après leur web documentaire sur les médias, l’idée de La part du colibri germe dans leur tête. Pour tester le concept, ils lancent une plateforme sur laquelle ils présentent une solution par jour. La formule séduit, ils sont prêts à lancer quelque chose de plus conséquent.

Les 6 premiers mois, les deux journalistes décident d’écarter le sujet du business model pour se concentrer sur le contenu et la solidification de leur réseau. En plus de leur veille méticuleuse, ils tissent des liens avec les élus, « de véritables puits d’idées », et nouent des partenariats avec les incubateurs de start-up dans la France entière.

Aujourd’hui, La part du colibri, c’est un site gratuit pour les citoyens qui propose aussi différents abonnements thématiques payants. Le premier s’adresse aux journalistes, qui reçoivent quotidiennement via Whatsapp une idée de sujet problème-solution à traiter. Le deuxième est conçu pour les élus et comporte déjà plus de 300 inscrits. L’objectif est de servir de boîte à idées duplicables, pensées par des hommes politiques ou des entrepreneurs sociaux, en explicitant bien les résultats obtenus et les obstacles surmontés afin de faciliter la diffusion et l’adoption de ces bonnes pratiques. Baptiste cite avec enthousiasme l’exemple de la ville de Mouans-Sartoux, qui a voulu faire en sorte que tous les élèves puissent manger bio et local à la cantine. Problème : pas de terres agricoles dans un rayon de moins de 50 kilomètres et la ville ne trouve pas assez de producteurs pour fournir les légumes. La solution : la mairie transforme un terrain constructible en terrain cultivable et créé le poste de maraîcher municipal. Ce dernier produit 90% des légumes mangés par les enfants, qui mettent la main à la pâte pour aider la production. Afin que les repas ne reviennent pas plus chers aux parents, la ville agit sur le gaspillage alimentaire, en s’affranchissant des normes dictées par l’industrie agroalimentaire. Les élèves se voient servir des portions plus petites, mais peuvent se resservir à satiété. L’école diminue ainsi son gaspillage alimentaire de près de 80%. Et impact inattendu : en changeant de mode de consommation alimentaire, les enfants ont incité les parents à changer leurs habitudes à la maison.

Au fil des mois, Baptiste et William ont appris à mieux cerner les centres d’intérêt des lecteurs, friands de solutions concrètes. Si ces derniers boudent un reportage sur un réseau clandestin destiné à acheminer des manuscrits de la Syrie vers l’Europe, c’est pour mieux s’intéresser aux sujets sur les cantines scolaires et les jardins communautaires, plus inscrits dans leur vie de tous les jours.

 

« On estime que beaucoup de médias abusent de la précarité des journalistes, on n’appréciait pas cela quand on était salarié. On veut montrer qu’on peut faire du journalisme autrement. »

Le journalisme d’impact

Baptiste estime que ce n’est pas aux médias de s’intéresser au journalisme de solution, mais aux journalistes, lorsqu’ils traitent un sujet, de réfléchir à la bonne manière d’incorporer une solution. Il cite l’exemple de la une du Monde qui publiait l’appel alarmant de 15 000 scientifiques sur le climat. « Oui, la Chine pollue plus que jamais, oui, les grandes industries font de pire en pire, oui, on va droit dans le mur. En lisant cet article on est tous indignés, mais on fait quoi avec ça ? Pas un mot sur les petites solutions du quotidien qui existent. Pourquoi Le Monde n’a t-il pas publié le lendemain quelques pages sur les choses à faire à notre niveau ? »

William, convaincu que tout journalisme se doit d’être d’impact, ajoute : « Le journalisme d’impact ne doit pas être cantonné à une rubrique, comme le sport ou la politique, c’est juste une manière de traiter l’information qui s’applique à tous les sujets, pour amener quelque chose de plus. » Il avoue cependant être mal à l’aise avec le terme de journalisme positif. Durant l’élaboration de leur web documentaire, on leur a reproché de faire du « journalisme de bisounours », notamment lors de l’interview d’une journaliste postée en Syrie, où la guerre bat son plein, qui manque de les insulter au téléphone : « Vous vous rendez compte de ce que vous me demandez ? » Il n’empêche, Baptiste et William veulent pouvoir, même sur ce type de sujets très durs, apporter des angles de réflexion plus constructifs, en relayant les bonnes initiatives portées par tous les publics. La condition pour qu’ils parlent d’une solution : avoir un minimum de recul depuis sa mise en place afin de pouvoir juger de son efficacité. Et être en mesure de lever le voile de la communication pour voir ce qui relève d’une vraie solution ou de la poudre aux yeux. Pour cela, un seul moyen, se rendre sur le terrain, comme Baptiste l’a récemment fait, aux alentours de Montauban, où un maire a décidé de proposer aux aînés du village de déjeuner avec les enfants. Les effets positifs sont palpables, Baptiste reprend le sujet ! Mais tous les journalistes ont-ils encore les ressources pour investiguer leur sujet? William considère qu’il s’agit avant tout de faire des choix : « Il faut savoir pourquoi on fait du journalisme et s’y tenir. Nous on est deux, on n’a pas de budget, et on passe notre vie sur le terrain. C’est juste un choix, de décider où on met l’argent et le temps. » Alors plutôt que de bombarder les réseaux sociaux de 40 articles par jour, les deux journalistes ont préféré avoir moins d’abonnés et moins de contenu, mais du contenu utile. « C’est juste un choix éditorial ! »

Dans la même optique d’intransigeance, La part du colibri ne diffuse aucun contenu qui n’a pas été payé à son auteur et ne prend aucun stagiaire. « On estime que beaucoup de médias abusent de la précarité des journalistes, on n’appréciait pas cela quand on était salarié. On veut montrer qu’on peut faire du journalisme autrement. »

« On a conçu notre média de manière très horizontale, on échange beaucoup avec nos lecteurs, expliquent William et Baptiste. Le but est d’aller au delà de l’entre soi pour toucher des gens pas forcément convaincus et de faire entrer certaines idées dans le domaine du possible. »

2 Commentaires

  1. Bonnet

    Très bel article sur 2 petits jeunes qui méritent de réussir et de percer !

    Réponse
    • Bonnet Elisabeth

      Bravo à ces 2 jeunes journalistes qui osent être positifs alors que les médias ne savent qu’écrire sur ce qui va mal.
      J’espère que les élus se laisseront bousculer par leurs idées et mettront en pratique celles-là;
      Donnons la parole aux jeunes qui défendent de bonnes idées.
      Bon courage , continuez…

      Réponse

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