MÉDIA
Jérémy Clédat
Welcome to the Jungle : un média pour réenchanter le travail
Interview et photographies : Valentin Pringuay

  Article : Laure Coromines

TERRA INCOGNITA #02 ● ENTREPRENEURS DES MÉDIA
L’idée vient de ce que Jérémy Clédat qualifie de « paradoxe assez effarant » : d’un côté, des entreprises pas toujours identifiées sur le marché du travail, qui peinent à attirer des talents, de l’autre, beaucoup de personnes déboussolées qui cherchent un boulot… Alors que de plus en plus de services sophistiqués émergent pour dégoter un rencard, des curries veggies ou un appart à l’autre bout du globe, le monde de l’emploi est longtemps resté figé. Des petites annonces papier à Monster en passant par Linkedin, « pas grand-chose n’a changé en 20 ans, l’expérience de recherche n’est pas d’une qualité folle. Une petite annonce, ça marche pour acheter une table basse, pas quelque chose d’aussi fondamental qu’un job ! » Chez les amis de Jérémy, un leitmotiv : beaucoup veulent changer de boulot mais ne savent pas où chercher pour élargir leurs horizons, comprendre ce qui les intéresse et découvrir de nouvelles sociétés. Welcome to the jungle est né pour résoudre ce problème, mais aussi pour décomplexer un sujet parfois anxiogène. La plateforme, qui met en relation entreprises et chercheurs d’emploi, permet « de s’orienter plus efficacement. D’avoir en quelques minutes une première saveur, un premier sentiment, pour savoir si une boîte correspond à ses aspirations pro. » En 2014, Jéremy Clédat, qui bosse en private equity, et son associé Bertrand Uzeel, alors compositeur de musique passionné, ne connaissent rien aux RH, mais ils souhaitent monter ensemble un projet porteur de sens. « Quand on lance un service dans l’emploi, il me semble vital de se dire que c’est plus qu’une opportunité de marché. Cela répond à un besoin fondamental chez les gens. » Et pour donner plus de corps à la plateforme, Jéremy et Bertrand ont eu envie de concevoir un magazine.

 

Comme une envie de papier

Paradoxalement, Jérémy et Bertrand n’étaient pas la cible de Welcome to the jungle : jusqu’alors, leur parcours pro avaient toujours été en phase avec leurs envies. Il n’empêche, l’envie d’entreprendre les taraude. « Bertrand avait un profil plus entrepreneurial que moi. Car quand tu es musicien, ta boite, c’est toi-même ! De mon côté, le capital-risque, c’était aussi merveilleux que frustrant. Tu rencontres beaucoup d’entrepreneurs, tu essaies de te raccrocher au wagon, mais in fine, ce n’est pas toi qui fait. »

À chaque fin de dîner entre amis, Jérémy et Bertrand se retrouvent sur un bout de table pour discuter des dernières découvertes qui les ont marqués. Jérémy a pour domaine de prédilection l’investissement dans de jeunes structures tech plutôt branchées RH. Bertrand est un compositeur de musique passionné. De fil en aiguille, ils lancent en 2012 une petite agence de prod vidéo, support qui déjà les intéresse beaucoup. Mais ce n’est pas vraiment le projet qu’ils ont envie « de porter pendant 10 ans… »

En 2015, ils sortent la première mouture de Welcome to the jungle, après avoir 4 mois de skype avec un certain Didier, développeur qu’ils n’ont jamais rencontré dont la photo de profil est le portrait de Tom Cruise…

Fils d’éditeur, Jérémy a passé plusieurs étés à travailler chez son père. De cette expérience, il conserve des sensations fortes : « j’ai l’impression d’avoir encore dans le nez l’odeur très typique de l’imprimerie, une odeur d’enfance… » Quand il découvre à 10 ans les magazines américains, il est fasciné par cette incroyable « fenêtre sur le monde, cette force brute ». Il était évident pour lui d’essayer d’amener les gens à s’intéresser à l’emploi via ce médium attractif au design étudié. Pour travailler la maquette et plus tard à la refonte du logo, il rallie une petite troupe aussi talentueuse que trendy avec qui il rêvait de bosser : Violaine et Jéremy, qui s’occupent de la DA branchée du print pour Influencia et L’ADN, ou encore Tyrsa, l’artiste qui remet la typographie au goût du jour. Parfois en dépit du bon sens financier : « Ce premier numéro, c’était une connerie, on n’avait pas besoin de ça. Mais quand on travaille dans le web, on ne produit rien et cela peut être frustrant. Heureusement, ce qui était une envie personnelle est devenue constitutif de notre essence. » Au-delà du fait que son média print a contribué au rayonnement de sa marque, Jérémy loue le principal avantage du magazine : « le print, c’est douloureux, car l’imprimé ne pardonne pas, mais cela crée une exigence de qualité supérieure qui est finalement très vertueuse, car elle se répercute sur le web. »

 

Bienvenue dans la jungle !

Pour Jérémy, c’est la transparence qui devrait être le principal levier de l’embauche. « Si tu recrutes quelqu’un sur une fausse promesse, il risque de se barrer au bout de 3 mois. Quand on voit le temps que cela prend et l’argent que cela coûte de recruter, créer du turn-over de manière artificielle, cela semble vraiment con. »

Mais la confusion du message envoyé par les entreprises relève souvent de la maladresse. Beaucoup de sociétés ont tendance à mélanger leur marque employeur avec leur marque produit ou boursière… Les deux entrepreneurs viennent donc débroussailler tout ça, à base de messages « un peu clivants » et de courtes vidéos. Avec comme conséquence d’attirer les personnes en phase avec la culture d’entreprise.

Aux yeux de Jérémy, le recrutement est trop souvent relégué au rang de tâche annexe. Comme le lui serinent de nombreux dirigeants, « tout le temps qu’on passe à recruter, on ne le passe pas à faire du business ! » Certes. Mais bâcler cette étape-clé, c’est s’exposer à beaucoup de problèmes par la suite. « Et être tout le temps pompier, je trouve cela épuisant. Je pense au contraire que le recrutement devrait occuper un tiers des journées d’un dirigeant. Perso, si je passe la moitié de ma semaine sur le recrutement, je n’estime pas avoir perdu mon temps. » Et l’entrepreneur s’empare de la missinon à bras le corps : il tient à rencontrer toutes les personnes recrutées chez Welcome afin de maintenir la cohérence des profils. Pour savoir qui recruter, il est critique de se poser les bonnes questions en amont. Jérémy a défini quelques critères importants pour lui. « Et si une personne, même géniale, ne coche pas ces cases, je ne la recrute pas. »

Parmi ces critères, l’enthousiasme : « Je crois qu’avec de la motivation, on peut déplacer pas mal de choses. Pour moi, c’est toujours l’énergie et l’envie qui l’emportent. »

Lutter contre l’envie de balayer des choses sous le tapis

À leurs débuts, Jérémy et Bertrand se sont posés de nombreuses questions sur le genre de boite qu’ils voulaient créer.

« Mais ce qui est difficile, c’est que ton quotidien t’amène à renier plein de convictions avec lesquelles tu t’es lancé. » Car oui, tous les jours, il est possible de faire plus simple, plus vite, d’enfouir des problèmes sous le tapis. « Mais il faut lutter contre ça. » Et Jérémy s’y emploie avec fougue, notamment sur la question de la diversité, sujet sur lequel il entend rester proactif.

S’il confesse qu’aujourd’hui le plus gros défi de Welcome to the jungle, c’est « de rester en vie », il concède aussi que cela ne suffit pas pour tenir. Des ambitions, il en partagent beaucoup avec Bertrand : continuer à améliorer l’expérience utilisateur, proposer des vidéos aux contenus originaux et enrichir le magazine, avec au loin, l’international comme point de mire.

Malgré son allure décontractée et sa grande humilité, Jérémy est extrêmement exigeant. Envers lui-même avant tout. Il ne voit pas de mérite à monter son projet, mais admire en revanche beaucoup le fait de « rejoindre deux gars paumés qui en sont au tout début. » (Dédicace à leur première recrue, Kévin, le CTO.) Il estime que lorsque tu fondes ta boite, « tu n’as pas le droit d’être choin-choin », comme dit sa fille, ou « d’être à moitié toi-même, alors que les gens qui t’accompagnent sont à fond. C’est ça, le deal selon moi… »

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