MÉDIA

Patrick de Saint-Exupéry & Laurent Beccaria

Ebdo : « un journal pour ceux qui n’ont jamais lu de presse »

Interview et photographies : Valentin Pringuay

Article : Laure Coromines

TERRA INCOGNITA #02 ● ENTREPRENEURS DES MÉDIA

Trois semaines avant le lancement de leur nouvel hebdo, nous avons rencontré le journaliste Patrick de Saint-Exupéry et l’éditeur Laurent Beccaria, les fondateurs des prestigieuses revues XXI et 6Mois. En 2013, « les chantres de l’articles au long cours », comme les baptise Télérama, publient un manifeste pour « un autre journalisme » et dressent de nombreux constats sur « la doxa numérique » et la place de la publicité. « Depuis ce manifeste, quelque chose de sous-jacent, de pas vraiment formulé, avait commencé à germer. Quelque chose était lancé », se souvient Laurent. Trois ans plus tard, les deux amis se retrouvent attablés dans un bistrot à Ferrare, en Italie. Sur un coin de table, ils griffonnent, mettent des mots sur leurs idées, dessinent des chemins de fer… Ils imaginent un média de 100 pages sans publicité, reconnecté à son époque et à ses lecteurs, qui « parlera de choses complexes, mais aussi de choses simples. Qui dira pourquoi le soleil est jaune et comment éplucher une tomate, qui parlera de la mémoire de votre corps, mais aussi de celle de votre ordinateur. » Patrick complète les mots de Constance Poniatowski, sa co-directrice de rédaction, en précisant qu’on y trouvera aussi « des scoops, des enquêtes, des photos qui étonnent et de la bande dessinée… » Après l’impression d’un numéro 0 et à quelques jours du lancement, Laurent et Patrick se posent encore beaucoup de questions, mais ces deux pragmatiques n’ont pas peur de faire les choses pas à pas et d’évoluer dans un chantier permanent. Aujourd’hui, après deux ans de travail et une campagne de crowdfunding qui leur a permis de récolter plus de 409 000 euros, Ebdo est lancé, sur papier uniquement : « un journal permet de faire des choix et de garder juste ce qui est important, pour ne pas bombarder d’informations inutiles », précise l’éditeur. Au programme d’Ebdo, vous trouverez aussi « un maillage complet entre journalistes et lecteurs. Et si on réussit ça, on aura un grand journal », sourit Laurent.

 

Une promesse ambitieuse

Après plus de 35 ans de journalisme, il ne s’agit pas pour Patrick de se montrer sévère à l’encontre des grands groupes de médias historiques. Il ne veut pas construire quelque chose « contre, mais pour : la critique ne fait pas avancer, elle fait procrastiner, car elle immobilise. » Réinventer la presse, Patrick trouve la formule trop présomptueuse. « Un journal c’est comme la cuisine, on change la recette, pas les ingrédients. » Il ne prétend pas non plus faire du journalisme de solution. Peindre les problèmes du monde, ouvrir des portes, offrir des pistes de réflexion, oui. Apporter des solutions, non, car « elles appartiennent à tout le monde, pas à un titre, pas une communauté. »

Patrick considère en revanche que travailler sur une proposition de journal adaptée à notre monde, « qui est en train de bouger », fait partie de sa mission avec Ebdo. Laurent raconte : « nous voulons donner une revue à la société qui se transforme et qui fait des choses, à celle qui se nourrit par les livres, va au cinéma, participe à des asso, monte des entreprises, pour pouvoir établir un rapport apaisé et instructif avec le monde. » Il rit : « enfin ça, c’est l’intention, la réalité, c’est une autre paire de manches ! »

Mais le succès inattendu de XXI et 6Mois, avec leur proposition inédite et leur rythme lent, les encourage. Ebdo se démarque premièrement de part son format : plus petit que les magazines traditionnels, il est fait pour être roulé dans une poche ou trimballé dans un sac. Véritable objet nomade, sa lecture exige un court apprentissage de par l’absence de pub. Au-delà de conférer de l’épaisseur à l’objet, les pages donnent le tempo au magazine en permettant des respirations. « on sait que les gens ne liront pas tout Ebdo, mais il est quand même très important qu’ils perçoivent sa qualité, qu’ils se disent que tout est intéressant », explique l’éditeur. Pour cela, le journal se fait à la fois magazine de reportages, d’actu, de sciences… Il poursuit : « un journal, c’est une mécanique compliquée. Il faut des articles qui ont un effet wow, mais après, cela se joue aussi sur des micro-détails. »

Pour que la qualité soit au rendez-vous, Laurent et Patrick ont pris soin de rassembler autour de ce nouveau projet une partie du noyau dur de XXI et 6Mois. Mais comme il ne s’agit pas non plus de se contenter de créer « un XXI qui sortirait toutes les semaines », d’autres journalistes à Paris et en région enrichissent leurs rangs, venus aussi bien du JDD que de Médiapart, de Libé que du Figaro, du Point comme de La Montagne.

Les deux amis ont aussi misé sur des personnes ayant déjà oeuvré dans des hebdos, comme la co-directrice de rédaction, le directeur photo et la chef d’édition, qui les taquinent gentiment : « vous allez voir, dans 3 mois, vous êtes sur les rotules et sous prozac… » Pour pouvoir respecter les bouclages hebdos, la rédaction devra ponctuellement s’étoffer de pigistes. « Et ça, c’est bien, cela permet d’ouvrir vers l’extérieur, d’irriguer », se félicite Laurent.

 

Les lecteurs : la pierre angulaire du journal

Et cette notion d’irrigation leur tient particulièrement à coeur. Alors qu’on leur renvoie souvent une image de bobos parisiens, plus de 80% des abonnés de XXI habitent en région. Et Ebdo tient absolument à créer un mouvement d’échange aux quatre coins de la France.

En préparation de leur lancement, les journalistes ont sillonné le pays en minivan pendant 3 semaines pour distribuer des tracts sur les marchés et rencontrer leurs futurs lecteurs dans des librairies, cafés, des assos, des lycées et des universités. Et même à Marseille dans une fête de quartier… « C’est hyper vertueux car on sort de la représentation abstraite de lecteurs qui n’existent pas, on s’adresse à des gens incarnés », se réjouit Laurent. Et les gens qu’ils rencontrent ont tous quelque chose à dire. Dès que l’équipe précise qu’il n’y aura pas de publicité dans le magazine, la méfiance est apaisée et la curiosité s’échauffe. « C’est bien, cela veut dire qu’il y a un besoin, un appétit », poursuit l’éditeur. Très vite, ce qui ressort de ces conversations, c’est une envie de proximité, d’apprendre plus sur son environnement proche. Cette problématique est l’une de celles qui « a été passée au tamis depuis deux ans ». Pour Patrick, si un média national ne peut pas être dans la même proximité qu’un régional, il peut néanmoins avoir des résonances avec le quotidien de ses lecteurs. « En tous cas, la volonté de rapprochement est là », souligne le journaliste. Et cette ambition s’exprime envers tous les lecteurs en quête de nourriture intellectuelle, qu’ils soient retraités ou étudiants.

Laurent confie : « je crois beaucoup que si on réussit notre coup, nos lecteurs seront des nouveaux lecteurs », c’est-à-dire des gens qui n’ont jamais lu de presse ou qui s’en sont détournés. Le principal défi du magazine : créer une habitude, un rite de lecture. C’est d’autant plus vital qu’Ebdo ne tire ses recettes que des ventes et des abonnements ! Pour savoir comment parler à ce lectorat, Laurent évoque la confession que lui a faite Patrick à son retour de Moscou, où il a passé 5 années en tant que correspondant : le journaliste, pourtant très informé, met 6 mois à rattraper le wagon et à comprendre de quoi parlent les journaux…  Alors quand les journalistes d’Ebdo traitent un sujet, ils préfèrent présupposer que le lecteur ne sait rien, et tout raconter, à l’instar de leur dossier sur les évaporés du Japon.

Laurent s’est tourné vers l’édition suite à l’abandon de ses études en journalisme. C’est après avoir fondé sa maison d’édition, Les Arènes, que son chemin croise celui de Patrick, dont il publie les écrits sur la politique française au Rwanda. De fil en aiguille, les deux hommes deviennent amis, « comme cela arrive souvent entre éditeur et auteur », s’amuse Laurent. Ensemble, ils ont eu le courage de prendre leur époque à rebrousse-poil et d’entendre la voix de tous ceux qui se lassaient des sempiternelles « provoc à la Ardisson » et des formats ultra courts et éclatés imposés par internet. Au lieu de ça, et comme le proclame le nouveau manifeste de la rédaction, Ebdo va à l’essentiel, « pour mieux comprendre le monde, y trouver sa place, et en devenir acteur ».

1 Commentaire

  1. cecile

    hélas cette belle initiative aura coulé prématurément….
    le papier ne peut être que le complément du net désormais…
    reste à trouver un modèle économique et c’est le plus compliqué !

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