MÉDIA
Marie Ouvrard
Encore, revue d’une génération culottée
Interview et photographie : Valentin Pringuay

Article : Laure Coromines

TERRA INCOGNITA #02 ● ENTREPRENEURS DES MÉDIA

Baskets blanches aux pieds et casque de scooter posé sur la table devant elle, la jeune femme avoue de sa jolie voix rauque se ruiner depuis dix ans en magazines indé. Elle les dévore toujours avec le même appétit : Mint, Offscreen, Holiday, Les Others, Fricote, Printed Pages, I Heart… Elle aime depuis toujours l’objet, le toucher du papier et son odeur.

Marie a fondé Encore, une revue semestrielle qui met en avant les parcours et expériences d’une « génération culottée », animée par l’ambition de faire de leur passion leur quotidien. Qu’ils soient entrepreneurs, créatifs, ou artisans, Marie va à la rencontre de ceux qui ont fait le choix de tracer leur propre chemin. Fan de hip-hop et de culture rap, Marie adresse un petit clin d’oeil à Jay-Z pour baptiser son magazine d’un adverbe, vorace comme elle, qui incite à en vouloir plus, à casser les codes, et à « aller au-delà de ce que nos parents, notre mec, notre environnement, et la société en général veulent faire de nous… »

Ex-costumière devenue chanteuse, réparateur de Vespas, menuisier ou disquaire : Marie les rencontre, décortique les parcours et s’insinue dans les détails de leurs vies pour brosser des portraits inspirants et hauts en couleurs. « On se rend compte qu’on a presque tous les mêmes chances au départ, qu’on a presque tous les même cartes pour faire ce qu’on a envie de faire. » Avec Encore, Marie espère impulser à ses lecteurs l’envie de se lancer dans ce qui leur plait vraiment.

 

De la boite de prod au magazine

Marie passe son enfance dans un petit village vendéen, où elle pratique le dessin et le théâtre. Elle pique aussi parfois la caméra de ses parents pour s’amuser à filmer ce qui l’entoure, sa famille, ses potes… Alors qu’elle est inscrite à Rennes dans une prépa en arts appliqués, l’envie lui prend de devenir journaliste. Elle rejoint alors une école d’audiovisuel à Paris. « À l’époque, j’avais l’impression que le dessin ne pouvait pas dire grand-chose, cela ne me paraissait pas assez, même si j’ai changé d’avis depuis… » Les reportages lui semblent un bon compromis entre le fond et la forme, entre l’écriture et le rapport créatif à l’image, « même si au début, on fait plus des sujets sur des petites manifs ou des chiens écrasés, mais cela permet de se faire la main. »  

Après un stage de fin d’études chez Trace TV, «  la première chaîne de black music », elle y devient JRI, c’est à dire journaliste qui filme et monte ses interviews. Elle grimpe peu à peu les échelons, passe de rédactrice en chef à la directrice des programmes. Après 5 ans à voyager et bourlinguer de festivals en festivals, Marie sent qu’elle commence à tourner en rond dans l’univers de la musique, elle se pose des questions. Fille d’entrepreneur, elle a vu l’entreprise familiale grandir, passer de 3 à 200 personnes… L’idée de monter son entreprise lui vient naturellement. On lui refuse sa rupture conventionnelle : même pas peur, elle claque sa démission ! Elle monte sa propre boîte de production et Trace lui confie une émission rap hebdomadaire. Tout roule pour Marie, les reportages et les émissions s’enchaînent. Mais voilà, depuis ses études, l’envie de lancer un magazine lui trotte dans la tête…

 

Naissance de Encore : « Ok, c’est possible ! »

Un magazine de voyage ou un féminin ? Marie fourmille d’idées, s’emballe, et compile les dossiers et les maquettes sur son ordinateur. « À chaque fois, j’y croyais, mais parfois, ce n’est pas le bon moment, ce n’est pas le bon sujet. » Sauf que cette fois, à 32 ans et après une rupture, Marie sent que le timing est le bon. Malgré quelques craintes sur le format (la presse écrite, ce milieu en crise…), elle se sent plutôt optimiste. Il lui semble que la France regorge de magazines qui marchent plutôt bien, comme ceux du groupe So Press. « Par rapport au digital et à la vidéo, le papier, ce n’est pas le plus novateur. Mais j’ai du mal à imaginer qu’il n’y aura plus de magazines au même titre que j’ai du mal à imaginer qu’il n’y aura plus de livres. » Elle va toquer à la porte des revues indépendantes qu’elle lit régulièrement, prend des cafés avec les fondateurs pour puiser des conseils. Elle en ressort avec une certitude : « OK, c’est possible ! »

À ce stade, Marie a une idée plus précise de ce qu’elle veut raconter. Bien qu’entrepreneuse, elle ne se retrouve pas du tout dans l’entrepreneuriat tel qu’il est présenté dans la presse, « graphiquement horrible », qui ne montre que des mecs en costards. Elle souhaite aussi apporter sa petite pierre à l’édifice branlant de l’optimisme en France. Marquée par les histoires des gens qu’elle a rencontrés dans sa première vie de journaliste, « des mecs dans le rap qui avaient réussi à faire des trucs très cools alors qu’ils étaient partis de rien. »

Marie commence par lancer un site web, pour tester le concept et créer une petite communauté. Le projet fait écho chez les gens et une campagne de crowdfunding donne vie au premier numéro papier. « Là je me suis dit, ça vaut le coup de faire au moins un numéro, et ensuite, on verra un peu où ça va… ». Depuis, Marie sort un nouveau numéro tous les 6 mois, un rythme qui lui va bien, car « il laisse le temps de réfléchir. »

De front, elle mène Encore et sa boite de prod, qui la fait vivre : « pas totalement kamikaze non plus, quoi ! Je n’ai pas tout quitté du jour au lendemain pour monter un magazine. Il y en a beaucoup pour qui c’est chaud ! »

 

L’histoire que tu vas raconter à tes potes en soirée
Malgré les difficultés, le parti de Marie est pris : rester indépendante pour avoir une liberté totale sur sa ligne éditoriale, proposer des portraits fouillés faisant la part belle aux images.

Pour résumer, elle aime expliquer : « C’est un peu l’histoire cool que tu vas raconter à tes potes en soirée. Il faut que ça claque peu, que ça m’interpelle et me touche. » Marie recherche avant tout des histoires racontées par des gens avec une vraie vision, un regard atypique, du recul. Au début de Encore, elle aimait interviewer de nouveaux entrepreneurs, car leur enthousiasme était communicatif. Mais elle privilégie maintenant les personnes qui ont un peu plus de bouteille, « cela apporte plus. »

Pour elle, les choses sont assez claires : le succès, c’est quand les gens te lisent, que tu as un public, mais surtout quand tu aimes ce que tu fais. Et Marie aime beaucoup ce qu’elle fait. Elle apprécie particulièrement le moment où les textes ont été peaufinés, les photos prises, et qu’elle commence à tout agencer, main dans la main avec sa directrice artistique : « C’est comme si tu répétais une pièce de théâtre depuis des mois, et que soudainement tu es enfin sur scène avec les décors montés derrière. C’est un moment très plaisant pour moi, quand tout s’agence et prend forme. »

Elle confesse qu’au début, l’expérience de Encore était très personnelle. Avec le temps, elle s’est ouverte à d’autres gens, à d’autres regards, qui ont fait monter en gamme le magazine. Le travail collectif et les échanges sont ce que Marie préfère : « À chaque fin de numéro je suis dégoutée, j’ai presque pleuré à la fin du dernier. Mais entre deux magazines, je ne les ré-ouvre plus. J’ai trop peur d’y trouver une faute d’orthographe ! »

Pour réussir, Marie préconise une thématique forte et une vision qui permet de se démarquer, couplée à une bonne distribution. « Ce n’est pas tant que c’est risqué, c’est qu’il faut être patient ! Cela prend du temps d’apprendre à faire un magazine, de faire sa place dans des kiosques déjà bondés. »

« J’ai du mal à imaginer qu’il n’y aura plus de magazines papier. »

Welcome to the jungle

Alors qu’elle planche sur le premier numéro de Encore, Marie rencontre Bertrand Uzeel et Jérémy Clédat, les co-fondateurs de Welcome to the jungle, qui s’apprêtent à lancer leur magazine. Eux aussi ont comme modèle le magazine Offscreen, eux aussi convoitent les DA avec lesquels Marie rêve de collaborer. Et merde ! « Mais on a eu un super bon feeling, et en fait, chacun fait son truc, et il y a de la place pour tout le monde ! » Ils papotent, échangent des bons conseils : où stocker ses magazines? Comment obtient-on un code-barre ?

Entre temps, Marie tatonne pour trouver son modèle économique. Elle s’essaye un peu à tout, de l’agence média à la vente de tote bags et de carnets ornés de citations… Au bout de 3 ans, Marie a dû faire face à un choix : développer un vrai projet ambitieux, en récoltant de l’argent, ce qu’elle répugnait initialement à faire, ou bien continuer à vivoter. Elle a opté pour la première option. « C’était un peu chaud l’année dernière, entre ma boite de prod et le magazine, d’autant plus qu’on arrivait à un moment où il fallait vraiment que Encore se transforme. Je commençais à être sec, je ne voyais pas trop où cela allait aller, je changeais de business model toutes les deux minutes. » Pour s’éclaircir les idées, elle part seule en road trip en Californie. A son retour, elle décide de s’associer à Bertrand et Jeremy.

Aujourd’hui, Marie a recentré sa stratégie sur la vidéo et travaille avec ses associés sur un nouveau modèle : « On discute ensemble, c’est plus sain, on touche un vrai truc du doigt. Je ne tourne pas toute seule en boucle à essayer de trouver des trucs de malade. »

Depuis deux mois, elle est devenue Head of Content pour Welcome to the jungle et a quitté sa boite de prod. Elle explique en riant que le mois d’octobre était compliqué, entre ses dernières missions au sein de sa boîte, le bouclage du dernier numéro d’Encore et son nouveau job chez Welcome. « Clairement, je le déconseille. Deux boulots, c’est encore possible, trois, non. » Mais le jeu en valait la chandelle, car si la jeune femme entend développer Encore, elle a déjà trouvé son équilibre : Marie concilie travail en équipe chez Welcome et cocon douillet de Encore, « faire les deux, c’est l’idéal. De plus en plus de gens ont une double casquette, donc ça ira, j’espère », conclut-elle en souriant.

« J’ai toujours vécu comme si j’allais mourir demain. J’étais toujours pressée, je voulais que tout aille vite. » Puis un jour, alors qu’elle dépose une pile de magazines au patron de la Librairie-Galerie Ofr, celui-ci lui assène fermement : «  Au début c’est comme ça, et après, tu réalises que la vie est longue. » L’énonciation de cette vérité banale résonne fortement chez elle, comme c’est le cas parfois sans que l’on sache pourquoi. Depuis, Marie essaie de ralentir. « C’est cool aussi de faire autre chose, de prendre le temps de faire du sport, d’être amoureuse, de voyager. Je n’ai pas encore trouvé la formule qui permette de trouver un équilibre parfait sans faire de compromis, mais c’est important d’essayer. »

 

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