EDUCATION

Antonin Fauret

TOTEMIGO

S’adapter à tous les apprentissages

 

Interview et rédaction : Jean-Samuel Kriegk

 

TERRA INCOGNITA #04  S’ENGAGER POUR UN MONDE MEILLEUR

Inventer un outil d’apprentissage par le jeu, modulable, pour les enfants à besoins spécifiques : l’idée vient de loin. Et même de la propre enfance du fondateur de Totemigo : Antonin Fauret. Lorsque son meilleur ami, en CM1, lui présente sa sœur adoptive : Emmanuelle, trisomique, il prend conscience de la différence et de la difficulté de grandir avec un handicap. Après des années passées près d’elle, à la garder le soir, parfois partir en vacances avec elle, Antonin comprend qu’Emmanuelle n’apprend pas au même rythme que les autres et n’est pas sensible aux mêmes méthodes d’apprentissage.

 

Le déclic entrepreneurial

Le déclic entrepreneurial vient quelques années plus tard, lorsqu’il intègre la filière étudiant “Entreprendre” de l’Institut national des sciences appliquées (INSA) de Lyon, une école d’ingénieurs réputée. “Le principe des premières semaines de cette filière est de définir un projet avec un objectif et une équipe, explique Antonin Fauret. On s’est rendu à l’Urban Lab du centre Erasme [un laboratoire d’expérimentation à disposition des ingénieurs pour partager des innovations, NDLR], où se trouvait une table sensorielle. Cette table reconnaissait dans l’espace les objets posés sur elle et interagissait avec eux par des signaux sonores et lumineux. Cette table m’a captivé, et j’ai pensé à Emmanuelle, en me disant que cette table la captiverait aussi pendant des jours entiers, et pourrait l’aider à communiquer.

Deux autres étudiants partagent son enthousiasme : Valeria Solovei, jeune femme moldave d’origine russe et ukrainienne, déjà engagée dans une association d’aide aux enfants trisomiques, et Thibault Eymard, dont la sensibilité pour la petite enfance est nourrie par les membres de sa famille comprenant une enseignante Montessori et une directrice de crèche. L’équipe se constitue autour du trio et réfléchit à la meilleure façon d’utiliser les d’objets connectés afin de proposer des solutions d’apprentissage pour les enfants : “En s’appropriant la table, on a gardé l’idée de sensorialité, mais on s’est rendu compte que l’objet était impossible à importer dans les maisons. On s’est affranchi de la table, qui franchement ne servait à rien, et on a gardé ce qui était dessus : des objets, qui s’appelaient totems !

 

“S’adapter à tous les enfants et à tous les apprentissages”

L’équipe se répartit trois grands domaines de compétences : Antonin s’occupe de la coordination, de la stratégie et des partenariats. Thibault travaille sur l’aspect technologique et la conception de prototypes. Valeria se consacre à l’usage, et apporte des connaissances solides en neurosciences et biosciences. Elle dresse l’état de l’art des sciences cognitives et consulte les scientifiques susceptibles de bien les conseiller. Le projet passe par un grand nombre d’itérations permettant d’avancer jusqu’à un premier prototype, qui évolue après des rencontres avec des orthophonistes, des assistantes sociales, des parents et des responsables d’association sur l’autisme et la trisomie. Pour Antonin, “c’est au moment de ces premières ébauches que j’ai compris l’importance d’être en équipe, et pas seul avec des œillères. Les rencontres nous ont permis de gagner en intelligence et en compétence sur l’univers de l’enfance”. Au fil de ces rendez-vous s’établit un cahier des charges, dont le premier objectif est posé : “Apprendre pour les enfants à besoin spécifique”. Peu à peu, l’outil est pensé plus globalement, pour tous les enfants avec un concept simple : “S’adapter à tous les enfants et à tous les apprentissages”.

Les premiers mois, l’équipe travaille sur la dimension connectée et l’électronique, avant de se rendre compte à l’usage que cet aspect, complexe, n’est pas prioritaire. Cette dimension est renvoyée à plus tard. La première version de Totemigo consiste en l’assemblage de blocs hexagonaux pouvant se cliper / décliper avec un système d’aimants, et comportant une zone dans laquelle peuvent s’insérer des bandelettes de papier plastifié comportant des mots ou des images. En tournant les blocs, l’enfant est amené à résoudre des cas pratiques proposés sous forme de scénarios. A partir de premières ébauches perfectibles, Totemigo devient en quelques mois un produit à l’ergonomie très réussie : les Totemigo s’imbriquent facilement et résistent aux manipulations.

Une plateforme web voit le jour (www.app.totemigo.fr) permettant de télécharger gratuitement de nombreux scénarios. Certains aident à développer la motricité, d’autres à apprendre la conjugaison ou la syntaxe, ou d’autres enfin à construire des histoires. “On s’est très vite rendu compte que tous les enfants sont différents, précise Antonin. Ils n’ont pas les mêmes passions, ni les mêmes besoins. Certains vont avoir des troubles pour la lecture, d’autres pour les maths ou la mémoire. La logique de Totemigo est de leur offrir l’apprentissage de compétences quel que soit l’objectif pédagogique défini pour eux et leur centre d’intérêt.

 

Se remettre en question chaque jour

A la fin de l’année universitaire, Antonin se retrouve seul sur le projet. Sans surprise : il a toujours été clair que Thibault avait d’autres projets professionnels et que Valeria souhaitait repartir à l’étranger après son diplôme. Les deux gardent un œil bienveillant sur le projet, et aident de loin quand ils le peuvent. Pendant l’année de développement en équipe, Antonin Fauret a surtout appris à s’entourer : “Autour de moi, il y a tout un écosystème, à Lyon en particulier, qui a considérablement aidé à développer le projet : une école maternelle qui a participé aux tests, vingt-quatre étudiants de l’INSA côté mécanique et deux côté électronique qui ont travaillé sur la deuxième version de Totemigo, des étudiants de Digital Campus qui ont réalisé toute la charte graphique et ont couché sur le papier avec leurs crayons l’âme de ce projet. Sans cet accompagnement-là, ainsi que ceux de mentors comme Beelys ou le soutien de l’équipe de KissKissBankBank, l’histoire n’aurait pas fonctionné de la même manière”. Par ailleurs, pour continuer à développer sereinement le projet, Antonin profite désormais du statut d’étudiant entrepreneur, qui lui donne accès à des espaces de coworking, à du mentorat, et à des formations adaptées à la création d’entreprise.

Antonin a un trait de caractère indéniable : il est tenace ! “Je suis comme le chapeau chinois accroché à son rocher : il m’est impossible de lâcher un projet que j’ai fait naître. C’était déjà le cas de tous les projets sur lesquels j’ai travaillé, depuis le lycée !” Il a aussi une qualité : celle de se remettre chaque jour en question, en fonctionnant par objectifs et par étapes : “Au début de la filière Entreprendre, je me suis donné jusqu’au mois de juin, pour voir. Puis en juin, j’avais toujours de l’intérêt, des prototypes, et je me suis donné jusqu’en décembre. Au mois de décembre, j’ai annoncé un financement participatif pour le mois de février. Depuis le succès de cette campagne, j’ai signé un contrat avec tous les Kissbankers jusqu’au mois de mai et puis un autre avec l’association Sésame Autisme au moins jusqu’en septembre ! A chaque fois, c’est l’occasion de se poser des questions et de faire le bilan. Par exemple j’ai mis longtemps à comprendre que les tous petits niveaux autistiques avaient besoin d’autre chose que les cas plus lourds, et c’est ce qui m’occupe pour la version 2. Pendant un long moment ce n’était pas clair”.

Jusqu’en mai 2017, le projet est entièrement autofinancé. La Fondation de l’INSA apporte ensuite 3 000 € qui sont investis dans une imprimante 3D et des matériaux, ce qui permet de financer le vrai début de l’aventure. Antonin prend alors son bâton de pèlerin pour rencontrer tous les financeurs de la région et les organismes de soutien aux entrepreneurs. Totemigo est très bien accueilli, et il obtient près de 70 000 € de prix et de subventions, souvent en nature (achat de matériel, prestations intellectuelles…) Une campagne de crowdfunding sur KissKissBankBank permet de pré-vendre pour un peu plus de 16 000 € de Totemigo avec une bonne surprise : le prix Coup de cœur de la Banque Postale qui soutient le projet à hauteur de 5 000 €. La campagne de crowdfunding permet d’entrer dans une première phase d’industrialisation. Un mouliste français installé en Chine est choisi pour la qualité de sa chaîne de fabrication : la première série de production est lancée en Chine. Dans un second temps le moule sera rapatrié en France pour permettre la fabrication des Totemigo dans un ESAT (Etablissements et Services d’Aide par le Travail) de la Drôme.

 

Le développement de Totemitech

Antonin ne se déplace jamais sans son stock de petits carnets rouges dans lesquels il note tous les retours sur son projet et qu’il reprend régulièrement. Il en résulte un produit agile et complètement évolutif, dont les prochaines étapes sont déjà définies. “J’ai deux axes de développement. D’un côté il y a l’univers Totemigo, composé à la fois du produit (le bloc) et du contenu pédagogique sur la plateforme web qui peut être créé et partagé. De l’autre côté il y a la communauté. Pour le moment, le contenu est proposé sous formes d’activités, mais il n’y a pas de scénario pédagogique avec une montée progressive par niveaux, permettant de développer des compétences. C’est ce qui est en train d’être développé côté Totemigo”.

C’est aussi la deuxième version de Totemigo, connectée, qui occupe son temps : “Je travaille en ce moment sur le versant technologique : Totemitech, qui va permettre de renforcer la sensorialité. On va par exemple pouvoir captiver encore plus les personnes avec petits niveaux d’autisme avec de la luminosité, du son, des retours haptiques pour canaliser toute leur énergie sur un apprentissage.” Cet objectif est conforté par un constat fait au fil des visites auprès de professionnels : les structures d’accueil spécialisées manquent d’effectifs. “On se retrouve souvent avec deux éducateurs spécialisés pour trois ou quatre enfants alors que pour un bon apprentissage il faut être un pour un. Parfois on voit un enfant qui fait le zouave sur une chaise pendant qu’un autre travaille avec l’adulte : à ce moment-là on peut lui donner le Totemigo qui capte son attention, et avec lequel on pourra recueillir des données pour que l’éducateur revenant vers l’enfant puisse voir la marge de progrès, et surtout partager aux parents, très demandeurs de savoir si leur enfant fait des progrès. Aujourd’hui, il est difficile d’avoir un retour objectif : les éducateurs remplissent des formulaires, mais qui changent d’un mois à l’autre, et sont parfois rempli a posteriori quelques jours après. Là on vient apporter une solution technologique pour le suivi.

Totemitech ne viendra pas remplacer Totemigo : les deux gammes de produits seront développées en parallèle. D’ici à trois ans, Antonin se donne pour objectif d’avoir rendu les deux outils ludo-éducatifs parfaitement opérationnels avec une large gamme de scénarios construits et une présence consolidée dans les pays francophones (notamment France, Canada et Belgique) ainsi que le développement d’une version anglophone.  Pour cela, des recrutements sont anticipés afin d’arriver à une équipe de trois à cinq personnes. En attendant, deux stagiaires vont prochainement rejoindre l’équipe, l’un pour travailler sur les aspects technologiques, l’autre pour développer le marketing. Antonin s’interroge aussi sur le bon moment pour recruter un docteur en neurosciences.

 

Armé pour construire l’avenir

L’enjeu principal est maintenant de se faire connaître. Aujourd’hui, c’est surtout via la page Facebook de la société que sont recrutés les prospects et les clients, avec un excellent retour sur investissement. L’audience y est très qualifiée : la plupart des fans de la page sont des professionnels de l’enfance. Il s’y créé une véritable communauté, avec une centaine d’orthophonistes inscrits par semaine. Pour la suite, Antonin imagine la construction d’un réseau de vente directe à la Tupperware et prévoit d’aller dans toutes les villes de France pour organiser des rencontres avec les parents.

Autre clé de développement : la multiplication des prises de contact directes avec les structures ou les familles que Totemigo peut aider pour continuer d’affiner l’outil. Près de deux cent rencontres ont déjà été organisées, soit en entretiens longue durée (parfois de plusieurs heures), soit au téléphone. Un tiers des entretiens ont été réalisés avec des orthophonistes, un tiers avec des chercheurs, et un tiers avec des professionnels et des familles de tous horizons : psychomotriciens, parents, animateurs, éducateurs spécialisés, psychologues, pédopsychiatres, enseignants en classes suivies, enseignants en classes “classiques”, et inspecteurs de l’Education Nationale. Antonin se rend aussi dans deux classes pour observer comment les enfants s’approprient Totemigo : une classe maternelle multi-niveaux en réseau éducation prioritaire et une classe ULIS dans un réseau éducation prioritaire “plus”, avec des enfants difficiles. Pour avancer, Antonin analyse aussi les armoires d’orthophonistes remplies d’outils qui ne sont jamais utilisés et interroge les professionnels sur les raisons pour lesquelles ils prennent la poussière…

Evidemment, la qualité des scénarios proposés sur la plateforme web est une clé du succès futur de Totemigo. Ces scénarios se développent aujourd’hui de trois manières. Certains sont conçus par Antonin seul : par exemple, un scénario sur la grammaire est réalisé à partir de ses souvenirs d’école. Ensuite, la communauté est mise à contribution : les professionnels qui testent l’outil inventent de nouveaux scénarios utiles à leurs besoins, et les partagent avec la communauté. Enfin, Antonin s’inspire d’outils extérieurs à la communauté : catalogues de matériel éducatifs, manuels d’orthophonie… pour y piocher de nouvelles idées. Il monte aussi des partenariats avec des éditeurs spécialisés dans l’éducation pour proposer des contenus dédiés. Trois ont déjà signé : Mille Mots, Makaton et Emoticartes. D’autres partenariats sont montés avec des associations comme Sésame Autisme ou L’Etoile de l’enfance, qui aide des familles touchées par la maladie ou le handicap de leurs enfants.

A seulement 24 ans, le chemin déjà parcouru impressionne, autant que la personnalité d’Antonin, toujours positif et optimiste. Souhaitons-lui le même succès que l’entrepreneure qui l’inspire le plus : Marie Brizard : “Elle a conçu une liqueur seule, au XVIIIe siècle ! Une prolétaire, une femme, toute seule, qui a imposé sa boisson à la Cour du Roi, à l’audace, avant d’exporter dans toute l’Europe une marque qui existe toujours aujourd’hui et reste connue dans le monde entier ! C’est génial”. Totemigo, c’est encore mieux : quoi de plus exaltant qu’une entreprise conçue avec pour objectif d’aider tous les enfants à surmonter leurs problèmes d’apprentissage ? Un engagement qu’Antonin résume bien : “Le handicap n’existe que si on ne peut pas le surpasser ou le dépasser. Moi-même, sans mes lunettes je suis handicapé : je ne peux rien faire. Avec des lunettes, mon problème disparaît. Si on donne les bons outils adaptés aux personnes qui en ont besoin, on les arme pour construire leur avenir”.

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