DIVERSITÉ

Claude Terosier

MAGIC MAKERS

Donner le pouvoir aux enfants

 

Interview et rédaction : Catherine Reichert

Photographies : Valentin Pringuay & Magic Makers

 

TERRA INCOGNITA #04  S’ENGAGER POUR UN MONDE MEILLEUR

Cet article est rédigé en utilisant l’écriture inclusive. L’adoption de cet ensemble d’attentions graphiques et syntaxiques permet d’assurer une égalité de représentations des deux sexes et contribue à promouvoir une société d’égalité.

L’écriture inclusive permet de faire sortir de l’ombre les femmes qui travaillent dans la tech. Rendre visible ces femmes ouvre le champ des possibles à celles qui souhaitent se lancer dans ce secteur et y faire carrière.

 

 

Jeudi 12 avril 2018, direction Neuilly-sur-Seine où nous avons rendez-vous avec Claude Terosier, fondatrice et dirigeante de Magic Makers, une start-up qui propose des ateliers de programmation créative pour les enfants. Claude nous accueille dans ses bureaux. Aux murs de nombreux dessins d’enfants donnent à l’ensemble des allures d’école. Claude revient sur son parcours. Une enfance en Guadeloupe, des études d’ingénieur.e en France. 15 ans de salariat et deux enfants plus tard, Claude connait le déclic de l’entrepreneuriat. Sa vocation, celle qui va l’occuper jusqu’à la fin de sa vie : « donner aux enfants le pouvoir sur la technologie ».

 

La genèse de l’histoire

Née en Guadeloupe de mère française et de père guadeloupéen, Claude débarque en France bac en poche pour y faire ses études d’ingénieur.e. Prépa puis Télécom-ParisTech, une des plus prestigieuses écoles d’ingénieur.e.s. Elle démarre sa carrière dans les télécoms, passe par des cabinets de conseil, jusqu’à être Directrice des Systèmes d’information d’un opérateur mobile virtuel. Puis SFR où elle dirige la mise en oeuvre d’offres grand public. Nous sommes en 2012. Le monde n’a plus rien à voir avec ce qu’il était 15 ans auparavant lorsqu’elle était étudiante. A l’époque, il n’y avait quasiment pas d’ordinateurs. Claude a vu arriver les premiers navigateurs, Netscape le premier, disparu depuis. Le formidable essor de l’informatique, l’émergence des startups, de l’innovation et de l’intelligence collective vont tout bouleverser. Elle est frappée par le fossé qui existe entre l’impact de l’informatique dans la vie quotidienne et l’inexistence de l’enseignement de la programmation à l’école. A cette même période, son fils ainé a 12 ans. Elle réalise que c’est à cet âge-là qu’il faut apprendre à programmer et crée Magic Makers.

 

L’entrepreneuriat, un nouvel apprentissage

Claude bénéficie du plan de départ volontaire de SFR. Il lui donne l’oxygène nécessaire pour faire le grand pas vers l’entrepreneuriat : « deux ans pour gagner un salaire ou pour retrouver un job ». L’aventure Magic Makers démarre. Elle monte sa boite convaincue de s’attaquer à un sujet social majeur « qui va l’occuper au moins jusqu’à sa retraite ! ». Pragmatique et résolue à aller vite, elle se fait accompagner. Pour passer de l’idée au projet d’entreprise, Claude rejoint le programme Wodi de Paris Pionnières (devenu WILLA en janvier 2018). « Je ne savais même pas faire un business plan et je trouvais vachement bien d’entrer en incubation ». L’environnement bienveillant et collaboratif lui convient : « se retrouver avec des personnes qui se posent des questions, se dire qu’il faut juste essayer, ne plus se mettre de barrières comme dans une grande entreprise » lui apporte une bouffée d’oxygène. Commence un nouvel apprentissage : « parce qu’au début, il faut savoir tout faire toute seule et assez rapidement ». Prendre les bonnes décisions telles que construire une équipe pour grandir. Car son ambition est de toucher le plus grand nombre.

La première année, Claude anime elle-même l’atelier pilote. Très vite, elle recrute deux formateur.rice.s, les forme. Pendant trois ans son travail consiste à recruter, apprendre à déléguer, pour finalement se retrouver dans la posture de cheffe d’entreprise, celle qui porte la vision, la stratégie et… la responsabilité financière. Elle le reconnait sans hésitation : « on ne peut pas être bon.ne en tout. Ce qui est compliqué quand on développe une entreprise, c’est de s’adapter à chaque étape, de savoir s’entourer des bonnes personnes ». Elle vient ainsi de recruter un directeur général. Claude attend de lui qu’il apporte la capacité à agir sur une plus grande échelle et permette de se déployer sur tout le territoire. D’ailleurs, Magic Makers est actuellement en phase de levée de fond.

 

Etre entrepreneur.e, c’est être portée par le sens

Claude est venue à l’entrepreneuriat animée par une mission. Magic Makers est né de sa conviction que les enfants doivent avoir du pouvoir sur les ordinateurs, plus que de l’envie d’entreprendre. Pour elle, être entrepreneure, c’est devenir actrice de sa carrière, être portée par le sens, chercher constamment le moyen de mettre en oeuvre et trouver des solutions pour faire exister le projet. Selon ses mots : « la posture fondamentale de l’entrepreneur.e est de se demander pourquoi on fait les choses et à quoi ça sert ». Un changement de posture, très corrélé à la pédagogie active qu’elle utilise pour enseigner le code.

 

« Ce qui me passionne, c’est apprendre aux enfants à apprendre »

Claude bâtit son projet sur une intuition forte : pour comprendre le numérique et les nouvelles technologies, il faut en avoir fait un minimum. Pour cette ingénieure formée à élaborer des algorithmes complexes, mettre le code à la portée de tou.te.s est juste une question de pédagogie. Il faut rendre la chose simple, ludique et surtout concrète. Elle développe une démarche pédagogique progressive dans l’objectif de proposer ce qu’elle aurait aimé voir enseigné à l’école. Elle recrute des jeunes de son entourage, emprunte la salle informatique de l’école de ses enfants et commence à tester son programme. En parallèle, elle se forme. A l’époque, rien de semblable n’existe. Claude découvre les travaux du MIT, le Massachusetts Institute of Technology (Institut de recherche américain et université, spécialisé dans les domaines de la science et de la technologie), qui a créé et développé le logiciel éducatif de programmation Scratch. Coup de chance, le MIT propose un MOOC de six semaines : un atelier en ligne destiné aux éducateur.rice.s qui souhaitent utiliser Scratch. Elle le suit, interagit à travers le monde avec une communauté animée par la volonté d’apprendre aux enfants à coder en pédagogie active. Partie du cursus élaboré par d’autres, elle teste, développe, enrichit… une démarche qu’elle poursuit en permanence avec son équipe pédagogique. Parmi ses projets en cours, un atelier pilote basé sur l’IA avec à la clé la construction d’une mini voiture autonome.

Le coeur de sa motivation : apprendre aux enfants à apprendre. Claude se positionne sur l’empowerment. Elle veut leur donner les moyens de devenir acteurs et actrices de leur futur. Pour la nouvelle génération, les « digital native », née à l’ère du tout numérique, habituée à un accès immédiat au savoir, l’enjeu est avant tout de comprendre le monde et de pouvoir agir dessus. Les ateliers proposent une approche pratique qui permet d’apprendre à mener un projet, à travailler avec les autres, à se tromper aussi pour au final trouver la solution. Le code est un outil de création au service du développement personnel. L’apprentissage par les pairs y a une place centrale, le groupe progresse plus vite. C’est ainsi que l’on acquiert des compétences.

Pour les enfants, les bénéfices sont nombreux : développement de la confiance en soi, de la logique, recherche de solution et prise de risque. Le niveau de compétences acquises s’évalue à travers la complexité de ce qu’ils créent. C’est gratifiant. Une révélation même pour certain.es.

 

« Mon parcours peut servir d’exemple aux lycéennes qui songent à embrasser les carrières scientifiques. »

Quand on aborde la question de la répartition filles/garçons dans les ateliers, le couperet tombe. La proportion de filles est à l’image des filières scientifiques (autour de 10%) : très bas. La raison, les clichés classiques : globalement les parents offrent des legos aux garçons et des poupées aux filles. Avoir une fille pour neuf garçons dans un groupe n‘est pas très motivant. Du coup, le phénomène s’auto-emplifie. Claude le reconnait : l’enjeu est énorme. Elle réfléchit à des actions correctives comme offrir des ateliers découverte gratuits : « quand les filles essayent, elles aiment ». Le code est fait pour créer, c’est à la portée de tout le monde. Il faut dire aux filles qu’elles en sont capables, leur montrer à quoi ça sert et comment ces projets peuvent avoir du sens pour elles. Il faut faire tomber stéréotypes et auto-censure. Pour cela, elle croit beaucoup aux rôles models. Et justement, Claude considère que son parcours peut servir d’exemple aux lycéennes qui songent à embrasser les carrières scientifiques.

D’ailleurs, si elle estime ne pas avoir été victime de discrimination dans un secteur préempté par les hommes, elle reconnait s’être parfois imposée des limites. Mais de nature à voir les opportunités plutôt que les freins, utiliser son statut de femme / entrepreneure l’a aidée à lancer son activité. Etre une femme dans l’éducation lui a donné sa légitimité, une histoire à raconter qui a du sens. Dans le secteur tech où les femmes sont peu nombreuses, cela lui a également permis d’obtenir de la presse. Alors oui, Claude le reconnait, l’entrepreneuriat est un monde d’hommes blancs, « si vous ne l’êtes pas, vous n’établissez pas les mêmes relations avec les personnes, ce qui rend les choses plus difficiles ». Pour autant, elle porte un regard positif : on est loin de la parité mais la situation des femmes s’est nettement améliorée comparée à 50 ou 100 ans auparavant. Et l’entrepreneuriat est un cheval de bataille pour une plus grande égalité.

Claude ne compte pas s’en arrêter là. Son prochain combat : oeuvrer à réduire la fracture numérique. L’association « Magic Makers Project » en cours de création aura pour objectif d’offrir des ateliers à celles et ceux qui n’en ont pas les moyens. Une proposition sociale globale pour répondre à un « enjeu de société phénoménal ».

 

Magic Makers en cinq chiffres

  1. Une équipe de plus 20 personnes
  2. 100 animateurs
  3. 5 centres à Paris, Boulogne Billancourt, Neuilly, Vincennes, Bordeaux
  4. 1 300 enfants inscrits aux ateliers hebdomadaires et plusieurs milliers en stage lors des vacances scolaires
  5. Magic Makers a fêté ses 4 ans en juin

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