FUTURE OF WORK
Léonid Goncharov
ANTICAFÉ
Bureau pour travailleur nomade
Interview et rédaction : Anne Taffin

Photographies : Valentin Pringuay

TERRA INCOGNITA #04  S’ENGAGER POUR UN MONDE MEILLEUR
Rue Quicampoix, 9 h du matin.

Leonid Goncharov nous accueille dans le premier Anticafé qu’il a monté dans la capitale il y a 5 ans. Ce jeune ukrainien de 28 ans, qui aime recevoir les gens, a voulu ouvrir un espace alliant la convivialité d’un café, le confort d’une maison et le fonctionnement d’un coworking. Boissons et snacks à volonté, wifi, salle de réunion, immense table de travail, photocopieuse… vous ne payez pas pour les services que vous utilisez mais pour le temps que vous y passez : 5 euros de l’heure ou 24 euros la journée. Innovant, pratique et accueillant, le concept a déjà conquis la capitale et quelques villes de province. À l’image de ses cafés, accueillant et généreux, Leonid nous livre les coulisses de son parcours et de l’évolution de son concept qui attire aujourd’hui les entreprises et développe une nouvelle sorte de télétravail pour salariés.

L’entrepreneuriat dans le sang !

Malgré son léger accent et quelques mots glissés en anglais, Leonid maitrise la langue de Molière, tout comme l’anglais, l’ukrainien et le russe. Mais c’est surtout par son parcours entrepreneurial qu’il impressionne. À moins de 30 ans, le jeune ukrainien a déjà fondé 3 startups et gravite dans le monde du travail depuis plus d’une décennie. De quoi en inspirer plus d’un !

À 17 ans, tout jeune étudiant à l’université, il monte un magazine gratuit à destination des étudiants avec deux de ses amis. Il s’empare de la partie business et développement. Au bout de 18 mois, la machine est lancée et le « magazine n’a plus besoin de moi pour fonctionner » indique Leonid pour justifier son départ. Pour le jeune homme, « la vie, c’est le mouvement ». Dès qu’il s’ennuie ou qu’il n’est plus indispensable à la réussite d’un projet, il estime que ce dernier est terminé et passe au suivant.

Pour son deuxième challenge, il choisit d’importer des montres suisses en Ukraine. L’activité se développe bien jusqu’à la crise de 2008 qui conduit à la dévaluation de la monnaie ukrainienne de moitié. Son affaire stagne et Leonid préfère la revendre et reprendre ses études. Destination Paris où germera dans son esprit le concept d’Anticafé.

 

Paris, ville inspirante

Il rejoint alors l’ESCP à Paris pour un master 2 spécialisé en entrepreneuriat. « J‘ai découvert les métiers du conseil et de la finance alors que je pensais qu’il n’existait que l’entrepreneuriat« . Plutôt que de monter une nouvelle boîte, Leonid travaille pour des entreprises dans le secteur du recyclage puis de la finance chez American Express. « J’ai appris beaucoup de choses mais j’ai surtout compris que ce que je voulais, c‘était être entrepreneur. La seule question était: dans quoi ? » Il décide alors de prendre du recul.

Entre les Etats-Unis et l’Ukraine, il se laisse 6 mois pour examiner les 6 idées d’entreprises qu’il a imaginé soit un projet par mois. Anticafé est le dernier sur sa liste. « Après deux semaines à plancher sur le projet, je suis venue en France faire une étude de marché. C’était celui qui m’amusait le plus. Deux semaines plus tard, je me réinstallais à Paris » explique t-il. Ne croyez pas qu’il est inconscient et qu’il a agit sur un coup de tête. « C’était réfléchi » assure t-il. « Un entrepreneur doit trouver le juste milieu entre réfléchir et se lancer. Il faut calculer les risques et t’assurer que te tromper ne va pas te tuer« .

 

L’adaptation : facteur clé de réussite !

Quand il arrive à Paris pour fonder les Anticafé, Leonid se heurte à l’administration française. « En Ukraine, soit tu fonces, soit tu es mort dans les affaires. En France, les choses se font plus lentement et de manière plus sécurisée grâce à des prêts attractifs et des bails sur 9 ans. Une fois que c’est signé, c’est sûr ». La recherche de locaux est une entreprise plus compliquée et fastidieuse qu’il l’imaginait. L’objectif de 50 Anticafé ouverts en Europe d’ici la fin de l’année a donc été repoussé à 2020. Il en est actuellement à 18.

Il est confronté à un autre challenge : monter son entreprise sans associé et sans connaître personne dans la capitale. Si Leonid est motivé et compte bien mettre la main à la pâte, il ne possède pas toutes les compétences requises pour y arriver, notamment pour « penser » ses espaces. C’est parmi les anciens élèves de l’ESCP qu’il trouvera son premier partenaire et designer qui l’accompagne encore aujourd’hui. Petite anecdote, c’est aussi lui qui « m’a initié à l’art du barista le jour de l’ouverture. J’ai passé quelques nuits blanches à m’entraîner sur la machine à café » confie –il. Il recrute aussi parmi ses clients et emploie des stagiaires qu’il forme et fait monter en compétence. Manager bienveillant, il reconnaît s’être beaucoup appuyé sur ses équipes pour développer son projet. Et il le fait encore. Une fois par an, il organise un Bootcamp avec 10 à 15 de ses managers pour discuter de la stratégie de l’entreprise.

Aujourd’hui, il compte 80 salariés. Le management est « la partie où je m’amuse et où j’apprends le plus. Chaque personnalité est différente. C’est mon challenge personnel« .

 

Richard Branson, figure de proue de l’entreprenariat

Il rejoint également le Réseau entreprendre, une association qui l’accompagne dans son développement. Il est ainsi coaché mensuellement par un groupe de 3 entrepreneurs travaillant dans des secteurs très différents. « Ça me prend du temps de préparer la réunion et d’y aller mais ils m’apportent de nouveaux regards et quand j’en ressors, j’ai toujours plein de nouvelles idées et de nouvelles envies« .

Leonid s’inspire également de grandes figures comme Richard Branson, fondateur de l’empire Virgin, dont le nom, avouons-le, est revenu à plusieurs reprises dans nos interviews. Comme son homologue américain Elon Musk, ce britannique un peu fou n’hésite pas à se lancer, tester, échouer, recommencer… « Sur les 300 entreprises que Branson a monté, 30% ont échoué mais il continue » souligne Leonid, admiratif.

Pour continuer à apprendre et se nourrir de l’expérience de ses confrères, le fondateur d’Anticafé aime lire des biographies. « À l’université, on apprend tous les jours, on nous pousse et on a tendance à oublier cela quand on arrive dans la vie active« . Il en profite pour nous glisser un conseil qu’il a reçu et sonne un peu comme un leitmotiv dans sa vie : « apprendre chaque semaine quelque chose pendant 5 heures« . Une quête d’apprentissage qui le pousse à expérimenter et évoluer sans cesse.

 

La flexibilité d’un bureau

« J’avais les bons chiffres au début et à la fin mais j’avais tout faux au milieu » s’amuse Leonid qui reconnait avoir dû changer ses prix à plusieurs reprises et ajuster son coeur de cible ou plutôt s’y adapter.

Etudiant à l’ESCP, Leonid ne trouve pas de lieu où travailler. Contrairement à la Russie ou les Etats-Unis, les cafés parisiens ne sont pas adaptés. Il imagine alors les Anticafé comme des lieux où les étudiants et les indépendants pourraient travailler seul ou en groupe, dans une atmosphère agréable et de manière flexible. Aucune obligation d’abonnement, ni d’affiliation à tel ou tel espace : les clients paient uniquement au temps passé. Des entreprises l’ont même approché pour offrir ce service à leurs propres salariés. Leonid leur fournit 3 000 heures qu’elles dispatchent à leurs salariés. « Au départ, les salariés avaient du mal à comprendre ce concept alors qu’ils avaient un bureau et ils ne savaient pas si c’était bien vu ou non d’utiliser ces heures » reconnaît Leonid.

Aujourd’hui, ils se sont appropriés cette pratique. Sortir de son bureau, changer d’environnement sont autant de stimuli pour notre créativité. « Les gens ne veulent plus être salariés toute leur vie, ils n’hésitent pas à reprendre leurs études à 40 ans et les entreprises ont compris que la créativité naît parfois ailleurs que dans son bureau » . En ce sens, les Anticafé répondent à la simple évolution de notre mode de travail, comme les coworking avec lesquels ils sont complémentaires. Les clients des Anticafé sont à 30% des étudiants, 30% des indépendants – freelances, 30% des entreprises et 10% des touristes.

 

Tout reste encore à inventer !

Entre le lancement de son premier Anticafé et l’arrivée des premiers clients, Leonid a dû patienter presque 6 mois. Une période durant laquelle il n’a jamais perdu confiance. Comme tout chef d’entreprise, il est responsable de la santé économique de sa société, du remboursement des prêts et du salaire de ses employés. Cette charge n’a pas empêché Leonid de se lancer des challenges et de développer des services toujours plus nombreux.

Aujourd’hui, Anticafé se décline en trois offres: café sur place, café à emporter et un dernier pôle formations et loisirs. En effet, des ateliers pour développer ses compétences professionnelles ou personnelles (tricot par exemple) sont dispensés de temps en temps. Leonid espère créer davantage de rencontres et d’interactions entre ses clients. Il a déjà imaginé une plateforme sur laquelle ils pourraient s’inscrire avec leur nom et pourquoi pas leur profession. À ses débuts, Leonid n’a pas hésité à puiser dans les compétences de ses propres clients.

Malgré son cerveau ses nombreuses idées, Leonid sait qu’il « ne fera pas ça toute sa vie ». Le secteur des greentech l’attire, notamment la captation du CO2. Pour le moment « l’Anticafé doit encore se développer, j’exerce des fonctions que je ne peux pas déléguer. Mon rôle est indispensable« . Il imagine son avenir de deux façons : la revente ou le développement d’activités autour de l’Anticafé, comme son mentor Branson et sa marque Virgin. Leonid a d’ailleurs commencé dans cette voie en intégrant un escape game dans l’un de ses Anticafé pour renforcer l’esprit d’équipe au sein des entreprises.

Avec Leonid, on a le sentiment que rien n’est jamais fini et doit sans cesse évoluer, bouger, changer comme si une fatalité nous attendait au moindre arrêt. Une chose est sûre, en sortant de cette interview, nous avions tous une seule envie : reprendre un bon café et créer.

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