EVENEMENT

Mae Jemison

NASA (vol Endeavour STS-47)

“Lever les yeux au ciel”

 

Rédaction : Laure Coromines

 

TERRA INCOGNITA #04  S’ENGAGER POUR UN MONDE MEILLEUR

“ Whatever will be, will…Che sera, sera…” Aussi belle soient-elles, les paroles de la chanson fredonnée par Doris Day dans L’homme qui en savait trop  ne correspondent pas pour un sous à la conception du futur de Mae Jemison. Chez la première femme astronaute afro-américaine, pas de place pour au fatalisme ! Sémillante et culottée, elle préfère emprunter les mots de l’historien philosophe américain Will Durant : le futur ne se contente pas d’arriver, il se crée. Elle cite aussi le premier Président de Tanzanie, qui dans les années 60 s’était exclamé : « Quand ils (les américains) essayaient d’atteindre la Lune, nous voulions réussir la construction d’un village. » Si de prime abord ces deux objectifs semblent aussi éloignés l’un de l’autre que le paysages capillaires de Trump et Beyonce, ils sont pour Mae loins d’être irréconciliables. Si l’on peut atteindre le village, c’est car nos aspirations spatiales nous tirent vers le haut. Au sens littéral comme au figuré.

 

The sky is the limit

Mae a grandi dans les années 60 dans la banlieue sud de Chicago, Illinois. Petite, elle affectionne son kit de solutions chimiques, ses poupées Barbie et la série télé Star Trek. Fascinée par le Big Bang, elle s’interroge sur l’origine du monde et les étoiles mourantes dont on aperçoit les dernières lueurs dans le ciel. Durant cette folle et excitante décennie, le monde lui semble sans limites. « Tout se passait en même temps, l’époque était incroyablement fertile », explique Mae avec émotion. « La décolonisation, la libération des femmes, l’essor des droits civils, la découverte de particules subatomiques, les arts, les records de vitesse…Tout était en train de se métamorphoser… ». Mae se souvient aussi de l’assassinat en 1968 du Dr Martin Luther King, qui secoue la ville de violentes émeutes et la marque profondément.

Mais l’adolescente est résiliente : elle a envie de danser, de voyager, s’intéresse aux dinosaures. Un jour, elle en est convaincue, elle ira dans l’espace. A 16 ans, elle rejoint l’université de Stanford avant de gagner la côte Est où elle poursuit des études en médecine à Weill Medical College. Pudique, Mae préfère ne pas s’appesantir sur les épreuves surmontées pour en arriver là. On les devine pourtant sans peine, dissimulées en filigranes derrière quelques discrètes paroles. A la fin de son internat à Los Angeles, elle s’enrôle dans les Peace Corps pour pratiquer la médecine, ce qui la conduit à Cuba, au Kenya, en Thaïlande, au Libéria et au Sierra Leone. Après un premier refus en 1983, Mae intègre la NASA en 1987. Lors de la mission STS-47 en septembre 1992, elle devient alors astronaute, et la première femme afro-américaine à avoir voyagé dans l’espace.

Consécration : elle réalise un rêve de gamine en apparaissant dans un épisode de Star Trek (La Nouvelle Génération), dans lequel elle jouera le Lieutenant junior Palmer. Lors de son voyage dans l’espace, elle commençait toutes ses shifts par un hommage à la série culte, en informant Houston : “hailing frequencies open”

 

On a déjà l’adresse de Mars

Viser Mars, est-ce assez extraordinaire ? Pas pour Mae. A cet objectif déjà ambitieux, elle lui en préfère un autre, qui résonnera chez les cinéphiles fans de Christophe Nolan.

D’ici 100 ans, être en mesure de réaliser des voyages interstellaires.

Pourquoi se fixer un horizon si lointain et périlleux ? Car l’astronaute croit fermement que « s’efforcer d’aller vers un lendemain extraordinaire conduit à créer aujourd’hui un monde meilleur . Poursuivre des choses qu’on ne sait pas faire nous pousse à aller dans la bonne direction. » Dans cette perspective, Mae a créé 100 Year Starship, une fondation visant à assurer la pérennité de la recherche.

Car le système stellaire le plus proche n’est pas la porte à côté. Un léger pléonasme, puisque Alpha Centauri, composé de 3 étoiles principales, se trouve à à la distance vertigineuse de 4,2 années lumières. Avec les technologies dont nous bénéficions aujourd’hui, il nous faudrait entre 60 000 et 70 000 ans pour l’atteindre… « 90% des ingrédients de ce voyage seraient des inconnus. Ce serait un peu comme aller dans le futur », s’émerveille Mae en riant. Pour préparer un tel voyage, il faut puiser dans toutes les disciplines – microbiologie, physique, mécanique, médecine…, et trancher différents dilemmes. Comment lors du trajet réparer et remplacer les organes humains défectueux ? Grâce à une imprimante 3D ou au rajeunissement des organes en question ? Quelle matière utiliser pour les vêtements ? Coton, qui ne se recycle pas, ou polyester ? Faut-il privilégier une alimentation végétarienne, ou manger de la viande, à la production plus gourmande en énergie ? Et en termes de management, faut-il assigner les tâches au préalable ou bien les répartir en fonction de test d’aptitudes évolutifs ?

 

Qo’ bejqa’laHDI’ ‘e’ DalIjchugh*

Ce n’est pas une coïncidence si ces questions font écho aux enjeux auxquels nous faisons face aujourd’hui.

Face aux problèmes causés par le réchauffement climatique, la guerre et la surpopulation, l’espace apparaît souvent dans l’imaginaire commun comme une échappatoire : Fondation, Interstellar, Le Cinquième Elément, Altered Carbon… Pour l’astrophysicien britannique Stephen Hawking, il ne s’agit d’ailleurs pas d’un simple potentiel plan B, mais d’une obligation dont dépend la survie de l’Humanité. « Je pense que la race humaine n’a pas d’avenir si elle ne va pas dans l’espace », avait-il expliqué avant de mourir. Menacée par une catastrophe naturelle, une guerre nucléaire ou l’attaque d’un virus génétiquement modifié, il ne resterait à la race humaine plus que 600 ans à vivre sur la Terre.

Pour Mae, cette idée est chimérique : 90% des générations futures seront condamnées à rester sur notre planète, où se jouera donc l’avenir de l’espèce. Pas de gilet de sauvetage pour tout le monde, alors autant commencer à colmater les trous dans la coque du bateau qui coule.

Une fois lancés en orbite, nombreux sont les aventuriers de l’espace à avoir eu les larmes aux yeux en contemplant la planète bleue. Pas Mae. « Cela m’a fait me sentir très connectée… » Pour construire une vision commune qui traverserait les générations et assainierait notre rapport à la Terre, tisser un lien entre les gens et l’espace lui est donc apparu comme un levier puissant. « Car connecter les gens à l’espace, c’est les connecter avec tout le monde. » Alors, Qo’ bejqa’laHDI’ ‘e’ DalIjchugh, comme on dit chez nous.  

*Pour ceux dont le Klingon serait un peu rouillé : “N’oubliez pas de lever les yeux vers le ciel”

 

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