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Ramesh Srinivasan

UCLA

Chercher le “Nous”

 

Rédaction : Laure Coromines

 

TERRA INCOGNITA #04  S’ENGAGER POUR UN MONDE MEILLEUR

Humaniste, activiste, supporteur de Bernie Sanders et dirigeant à UCLA d’un laboratoire d’étude sur la culture digitale, Ramesh Srinivasan parcourt le globe pour étudier les relations entre technologies, politiques et sociétés afin d’essayer de répondre à la question : “comment construire un monde digital dans le respect des valeurs démocratiques ?”

Beaucoup de métaphores ont jusqu’alors été utilisées pour décrire Internet : “information highway”, “the ocean that we surf”, “an infinite library…”.  Aujourd’hui, on parle de “cloud”, un nom commun qui évoque beauté, pureté, et universalité. Si ces images donnent parfois des indices sur la manière dont le monde numérique fonctionne, elles peuvent aussi brouiller notre vision. Dans la réalité, Internet n’est évidemment pas si transparent et innocent qu’un joli cumulus. Il peut parfois conduire à la perpétuation d’un système social et économique inégalitaire, ou même donner naissance à des situations ubuesques : une compagnie comme Kodak, rassemblant des milliers d’employés, s’est éteinte en quelques mois seulement pour laisser place à Instagram, minuscule structure pilotée par une petite quinzaine d’employés, valorisée plus d’un milliard de dollars…

La question se pose : comment construire des entreprises digitales, aux business modèles plus équilibrés, et bénéficiant au plus grand nombre ?

Si à priori la partie ne semble pas gagnée, Ramesh se bat vigoureusement pour enrayer les déséquilibres et les préjugés dans la tech. Son premier champ de bataille : dénoncer les dérives de certains softwares et IA.

 

Comment Internet peut creuser les inégalités

Les technologies les plus utilisées de par le monde ont été dans leur grande majorité conçues dans la Silicon Valley par un petite grappe d’individus homogènes en termes de genre, d’ethnie et de classe. Incidemment, ces technologies sont souvent partiales à certains utilisateurs…

Conçue à Saint-Pétersbourg avec l’objectif d’embellir les visages sur photos, FaceApp a décoloré la peau de Barack Obama. Pourquoi ? Car les datas à partir desquels les algorithmes et les systèmes prédictifs ont appris à discerner la beauté sont tout sauf neutres : ils véhiculent et reflètent les valeurs de leurs concepteurs.

Autre exemple : le software Compas, élaboré par la société privée North Point, qui ne répond qu’à ses seuls actionnaires, serre en Floride à reconnaître les criminels plus enclins à récidiver. Compass est hélas plutôt raciste…Avec ce système, un caucasien ayant déjà un casier apparaît comme ayant 2 fois moins de chance de récidiver qu’un Afro-Américain. Au même moment, dans la capitale californienne, un logiciel au fonctionnement peu lisible est utilisé par près d’un commissariat sur 3 pour décider si un délit est ou non commis par le membre de gang. Ce est loin d’être anodin, car aux Etats-Unis, les crimes commis par les gangs sont punis bien plus durement que les autres.

Autre moment de gloire : en 2015, l’application photo de Google identifiait une fille noire comme étant un gorille… Le géant de la tech s’est empressé de crier au bug et a blâmé la configuration de son algorithme. A la façon d’un hideux miroir grossissant, ces incidents ont mis le doigt sur le racisme latent qui imprègne notre société.

Pour assainir l’utilisation de ces solutions, Ramesh prêche non seulement pour une multiplication des sources d’où extraire la donnée, mais aussi pour la diversification autonomisation par rapport aux réseaux de communication historiques. Pour l’universitaire, l’enjeu est prépondérant : “On se trouve à un point d’inflexion, et il est nécessaire de réfléchir à plusieurs choses : quel genre de technologies souhaitons nous accueillir dans notre société ? Qui les contrôle ? Et surtout, comment gagner notre indépendance digitale ? »

 

Pour que la tech ne laisse personne en arrière

Pour prévenir la radicalisation de nos algorithmes, et les rendre plus équitables, transparents et inclusifs, Ramesh milite pour légiférer la technologie. Non pas une fois celle-ci libérée dans la nature, tel un dangereux et incontrôlable Kraken 5.0, mais durant son élaboration, en s’assurant par exemple de la pluralité des concepteurs. Le professeur s’est aussi penché sur la possibilité de court-circuiter les réseaux de communication traditionnels…

Oaxaca de Juárez, où Ranesh à récemment conduit ses recherches, est une région montagneuse du Mexique connue pour sa grande biodiversité, sa richesse ethnique et linguistique. Ici, les gens parlent une pluralité de dialecte (Zapotec, Mixtec…), et n’ont culturellement pas l’habitude d’échanger par écrit. Pourtant, plus de 75% du trafic digital passe par Google, Facebook ou Microsoft, puisque la région n’a jamais été jugée économiquement digne d’être investie par les compagnies de téléphonie mobile, car trop pauvre et inaccessible. Avec l’aide d’une poignée d’activistes, de hackers et de Ramesh, les communautés locales ont réussi à construire leur propre réseau de radio pour s’affranchir des GAFFAs. « En revenant vers une technologie plus ancienne, bon marché, et facilement contrôlable, la région, l’une des plus difficiles d’accès du monde, a fait un pas en avant en termes de communication », se réjouit Ramesh.

Aux Etats-Unis, c’est la ville de Detroit qui prend le taureau par les cornes. Laissée dans un état d’abandon quasi post-apocalyptique suite à la crise de l’industrie automobile, cristallisée par la fermeture de l’usine Packard en 1958, Motown a développé au fil des années une forte culture DIY. Un groupe de technophiles y a même lancé une initiative (la “Equitable Internet Initiative”) pour apprendre aux citoyens à construire des réseaux Internet et Intranet autonomes et peu coûteux.

« Si je reste critique sur la situation, je ne peux m’empêcher de me sentir optimiste en observant ces nouvelles initiatives. Si on prend le temps de regarder, un tout autre monde se développe en parallèle de celui qu’on connaît…Quant à Compass et le reste, il ne faut pas oublier qu’il s’agit d’inventions encore récentes. Rien n’est gravé dans la pierre. »

Dans le fond, tout cela n’a pas grand-chose à voir avec la tech.

Il s’agit plutôt de la façon dont nous envie de vivre. Pour construire des solutions à notre image, encore faut-il pouvoir être en mesure de définir ce que nous sommes.

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